Je tiens à remercier Sylvain Cardonnel pour son remarquable travail de traduction d’Akasegawa Genpei. C’est grâce à Anatomie du Tomason (publié aux Presses du réel en 2024), une anthologie réunissant huit textes de l’artiste japonais, que j’ai découvert les tomasons et les réflexions qu’ils ont suscitées. Les principales citations d’Akasegawa reproduites dans cet article sont issues de cette traduction, qui contribue à faire connaître son œuvre auprès du public francophone.


Vous avez dit tomason ?

L’étrange escalier qui menait nulle part

En 1972, au détour d’une rue du quartier de Yotsuya à Tokyo, l’artiste japonais Akasegawa Genpei et ses comparses tombent sur un étrange escalier qui ne mène nulle part. Il monte puis redescend immédiatement, sans desservir aucune porte ni aucun accès (voir photo ci-dessous). Malgré son inutilité évidente, l’escalier continue pourtant à être entretenu, car la rembarde en bois qui l’accompagne semble avoir été réparée récemment.

Une photo d'escalier menant nulle part, qui monte puis descend immédiatement après. Une rembarde en bois est visible le long des marches.
L'escalier de Yotsuya, photographie originelle.

En réalité, il s’agit probablement d’un escalier qui menait à une porte qui a été condamnée à la suite d’un réaménagement du bâtiment. Mais l’escalier n’a pas été détruit en même temps que le passage qu’il permettait de desservir. Pour Akasegawa, c’est un “escalier pur” (junsui kaidan) : un escalier réduit à sa seule essence, débarrassé de toute fonction pratique.

Des morceaux de ville qui persistent dans l’existence malgré leur inutilité

En ville, vous avez déjà rencontré des étrangetés similaires à l’escalier de Yotsuya : une porte (ou une fenêtre) condamnée mais dont l’encadrement a été conservé, un portail ouvrant sur un mur, un balcon devenu inaccessible après une rénovation, ou encore un poteau soutenant des câbles qui n’existent plus. Akasegawa Genpei a donné un nom à ces étrangetés : des tomasons.

Les tomasons sont des morceaux de ville qui continuent à exister malgré leur inutilité, acquise à la suite de transformations urbaines. Ils sont des restes d’anciennes structures, des oublis, des résidus issus des décisions d’aménagement urbain, des artefacts. Akasegawa y voit des objets singuliers, à mi-chemin entre art et déchetAu sens de résidu. , et les désigne par le néologisme “hyperart” (chōgeijutsu).

Étymologie

L’appellation tomason1 vient du nom du joueur de baseball américain Gary Thomasson, recruté à grands frais par les Yomiuri Giants de Tokyo en 1981. Après une première saison moyenne, la saison 1982 de G. Thomasson fut catastrophique. Le joueur frappa si peu la balle qu’il finit par être surnommé “le ventilateur humain” par la presse sportive et par passer ses matches sur le banc. Le champion américain était donc devenu coûteusement inutile. Quoi de mieux qu’un batteur qui bat dans le vide, payé, entretenu, visible, mais parfaitement inutile… pour désigner de façon plus sensible un hyperart tomason ?

C’est donc environ dix ans après la découverte du premier tomason qu’Akasegawa trouve un nom à ces portes fantômes, tunnels inutiles, passages qui mènent nulle part et autres balcons impossibles, et entreprend par la suite de les recenser.

“Tomason est désormais le mot désignant ce nouveau concept, jusqu’ici inconnu du genre humain. Le tomason est un objet fascinant. C’est un concept étonnant, y compris pour ses inventeurs-découvreurs. Nous en étions fou.” Akasegawa Genpei, traduit du japonais par Sylvain Cardonnel.

Carte à collectionner à l'effigie du joueur de baseball Gary Thomasson.
Carte à collectionner représentant Gary Thomasson.

Une réflexion sur l’art

Un objet sans auteur et donc sans intention

Akasegawa prolonge ses réflexions sur la nature de l’art et sa critique de l’art contemporain2 à partir du concept de tomason. Il voit dans ces objets urbains une forme d’hyperart : des structures devenues inutiles, comme le sont les œuvres d’art (d’un point de vue fonctionnel), mais qui n’en sont pas, et ont pourtant échappé au rebut.

La singularité de l’hyperart tomason réside en effet dans l’absence totale d’intention artistique. Contrairement à une œuvre d’art, le tomason n’est ni conçu, ni produit, ni même revendiqué par un auteur. C’est le regard qui le révèle. L’acte créateur ne consiste donc pas à fabriquer l’objet mais à le découvrir.

Un tomason ne peut donc pas être créé volontairement — pas même par Numérobis, l’architecte loufoque d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, qui crée des portes inutiles au plafond d’une maison pour “anticiper” l’éventuelle construction d’un deuxième étage (voir ci-dessous). Dans l’univers d’Akasegawa, l’intention suffirait précisément à disqualifier l’objet : dès lors qu’il est conçu comme un tomason, il ne peut en être un.

Scène du film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre montrant Numérobis dans une maison égyptienne avec une porte située en hauteur sur un mur.
Numérobis, inventeur du tomason préventif ? Source : capture d'écran extraite du film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002), réalisé par Alain Chabat.

L’héritage de Marcel Duchamp, père lointain du tomason

Le tomason permet donc d’échapper à la notion d’intentionnalité, intrinsèquement liée à l’œuvre d’art, pour y préférer la puissance créatrice de l’observation. Cette réflexion interrogeant la nature même de l’art rappelle celle engagée quelques décennies plus tôt par l’artiste Marcel Duchamp avec ses ready-made , auquel Akasegawa se réfère. En exposant un urinoir, un porte-bouteilles ou une roue de bicyclette comme des œuvres d’art, Duchamp déplaçait déjà l’attention de l’objet vers le regard porté sur lui. L’œuvre ne résidait plus dans sa fabrication mais dans l’opération intellectuelle qui consistait à la désigner comme telle. Akasegawa voit dans les œuvres de Duchamp des “testeurs de la frontière entre art et non-art”, des dispositifs pour “détecter un quelque-chose-d’autre en surplomb de ce monde”.

Fontaine, Porte-bouteilles et Roue de bicyclette, trois ready-made de Marcel Duchamp. Source : Artsper Magazine, 2024.
Le tomason, c’est l’art qui s’est échappé des galeries et des musées

Le tomason semble toutefois pousser la logique un cran plus loin. Là où le ready-made suppose encore une intervention de l’artiste (qui sélectionne l’objet, le décontextualise et l’introduit dans le monde de l’art), le tomason ne nécessite aucune action créatrice. Personne n’a construit l’escalier de Yotsuya pour en faire une œuvre, personne n’a décidé de l’exposer. Il est le produit involontaire des transformations urbaines, sa dimension artistique n’apparaît qu’au moment où un observateur le remarque. Il est l’art qui s’est “échappé”.

Il ne s’agit alors plus de produire des œuvres mais d’apprendre à les repérer. Les tomasons se découvrent en parcourant la ville, ils se montrent aux regards aiguisés, attentifs à ces anomalies discrètes que la plupart des passants ignorent. Avec le tomason, l’art quitte l’atelier pour investir la rue, il se déplace de la création vers la découverte, de l’objet vers l’observation. Cette idée conduit Akasegawa et ses compagnons à développer à partir de 1986 ce qu’ils appellent la “science de l’observation urbaine”, qui entreprend de recenser et classifier les tomasons. Nous y reviendrons à la fin de cet article.

Intérêt en géographie

Les tomasons, fossiles de la ville

Si les tomasons intéressent Akasegawa comme objets artistiques, ils peuvent également être appréhendés comme des objets géographiques. Car ces structures devenues inutiles sont les produits involontaires des transformations successives de l’espace urbain. Elles constituent ainsi les dernières traces visibles d’états antérieurs de la ville. Les tomasons sont des témoins de la réécriture constante de l’espace urbain sur lui-même. La ville contemporaine est un palimpseste, et les tomasons soulignent son caractère éphémère.

Le tomason est au paysage urbain ce que le fossile est à la géologie

Dès lors, le géographe ne regarde plus le tomason comme une curiosité mais comme un indice. Une porte murée révèle l’existence passée d’un accès, un tunnel inutile témoigne d’anciennes constructions. Chaque tomason évoque les mutations de l’espace urbain et porte en lui la mémoire d’un état disparu de la ville.

Le géographe Henri Desbois parle “d’accidents de l’évolution de l’environnement urbain” 3. L’expression est particulièrement juste, car les tomasons ne sont pas des monuments volontairement conservés ni des vestiges soigneusement protégés. Ils sont les produits involontaires de la fabrication continue de l’espace. Le tomason est au paysage urbain ce que le fossile est à la géologie.

Fantômes et bugs urbains

Le tomason n’est pas seulement un fossile. Il a également quelque chose du fantôme : il est un fragment du passé qui refuse de disparaître.

Alors que la ville se transforme, se rénove (se démolit et se reconstruit), certains fragments échappent au processus d’effacement. En continuant à exister malgré la disparition de leur fonction, ils hantent discrètement le paysage urbain. Cette persistance est d’autant plus frappante qu’elle paraît souvent absurde. Pourquoi conserver un escalier qui ne mène nulle part ? Pourquoi continuer à entretenir une porte condamnée ? Ces survivances révèlent que la ville n’est jamais l’ensemble cohérent que les cartes, les maquettes et les plans d’urbanisme laissent imaginer. Elle est faite d’ajouts, de corrections, d’oublis, de compromis et de bricolages accumulés au fil du temps.

Des anomalies révélant les coutures du système

À l’image de la scène du chat noir dans le film Matrix, les tomasons apparaissent également comme des anomalies révélant les coutures du système, comme des bugs spatiaux dans la matrice urbaine. Ils rendent visibles les réécritures et les effacements (imparfaits) qui accompagnent la fabrication continue de la ville. En somme, les tomasons nous rappellent que la ville n’est pas froidement rationnelle.

Gif animé montrant une scène du film Matrix : lorsque Néo voit le même chat noir apparaître deux fois de suite.
Le tomason, un bug dans la matrice ?

Pourquoi les tomasons sont-ils si japonais ? 🇯🇵

Spécificités de l’urbanité japonaise

Ce n’est sans doute pas un hasard si les premiers tomasons ont été découverts à Tokyo. Comme le souligne le géographe Henri Desbois3, la ville japonaise contemporaine est particulièrement propice à l’apparition des tomasons. Dans les années 1980, le renouvellement du bâti y est rapide, les démolitions fréquentes (notamment en raison de la piètre qualité des constructions d’après-guerre) et les opérations d’aménagement souvent réalisées au coup par coup plutôt que dans le cadre de vastes projets planifiés. Il en résulte un environnement urbain hétérogène, fait d’ajouts successifs, de raccords improvisés, de bâtiments reconstruits et… de traces partiellement effacées. C’est ce contexte qui favorise l’émergence de tomsaons, résidus inutiles mais involontairement conservés.

Des dizaines de photos de tomasons japonais épinglées sur une page Pinterest.
Approfondir 🔍 : Tokyo, ville cyborg (Thierry Hoquet)

Dans un texte intitulé Tokyo, ville cyborg, le philosophe Thierry Hoquet décrit la capitale japonaise comme un organisme hybride, résultant de la superposition permanente de couches historiques, techniques et spatiales. Tokyo n’est pas une ville homogène mais un assemblage de temporalités multiples où coexistent les vestiges d’Edo, les infrastructures contemporaines, les réseaux souterrains, les projets inachevés et les innovations technologiques.

Pour Hoquet, la métropole japonaise fonctionne comme un cyborg : un être composé à la fois d’éléments organiques et techniques. Cette image permet de comprendre pourquoi Tokyo semble particulièrement propice à l’apparition de tomasons. À leur manière, les tomasons donnent à voir les coutures de la « ville cyborg » décrite par T. Hoquet.

Une esthétique de l’impermanence

L’intérêt japonais pour le phénomène tomason trouve ses explications au-delà de la simple curiosité architecturale. Pour Desbois, les tomasons sont aussi porteurs d’une forme particulière de nostalgie. Contrairement aux monuments ou aux ruines, qui entretiennent une mémoire collective, le tomason évoque avant tout l’oubli. Il signale la disparition silencieuse du contexte qui lui donnait autrefois un sens. En cela, le tomason n’est pas seulement la trace d’un passé révolu, il témoigne également de son effacement progressif.

Cette sensibilité évoque certaines dimensions de l’esthétique japonaise traditionnelle, notamment le wabi-sabi. Ce concept esthétique attache une importance à l’impermanence, à l’inachèvement. Le wabi désigne la solitude, la mélancolie, la tristesse… tandis que le sabi désigne la décrépitude, le goût des choses vieillies par le temps.

Les tomasons mettent en évidence le passé qui s’efface progressivement

Là où la modernité occidentale a souvent privilégié la permanence, la symétrie ou la perfection, le wabi-sabi invite à reconnaître la beauté dans les traces de l’usure, dans les formes imparfaites, les objets incomplets ou usés par le temps4.

Sans être réductibles à cette tradition esthétique, les tomasons semblent entrer en résonance avec elle. Leur intérêt ne réside pas dans leur utilité ni dans leur valeur marchande, mais dans leur capacité à rendre perceptible l’écoulement du temps. Ils ne commémorent pas un passé prestigieux, mais matérialisent un monde qui s’efface progressivement tout en continuant à subsister sous forme de traces discrètes. C’est peut-être cette coexistence entre présence et disparition qui explique une part de leur pouvoir de fascination.

Ambiance musicale 🎧 : The Disintegration Loops (William Basinski)

Cette idée de la beauté de la décrépitude me fait penser au projet musical The Disintegration Loops, de William Basinski. À la fin des années 1990, le compositeur se lance dans la numérisation de vieilles bandes magnétiques enregistrées plusieurs décennies plus tôt. Mais au moment de la lecture, les bandes se désagrègent littéralement : à chaque boucle, une partie de la musique disparaît. Basinski décide alors d’enregistrer ce processus d’effacement lui-même. Le résultat est aussi fascinant que mélancolique. D’une certaine manière, les tomasons produisent une émotion similaire : ils nous confrontent à un passé en train de s’effacer.

-> À écouter par ici : https://www.youtube.com/watch?v=youbYihRl-o

Vers un nouvel observatoire des tomasons

Sur les traces de la Société d’Observation urbaine

Les tomasons existent bien évidemment aussi dans les villes occidentales, mais je ne les avais jamais vus. Depuis ma découverte du concept, je les cherche dans chaque rue. Une porte murée, un escalier orphelin, un ancien panneau devenu absurde… autant de détails qui m’échappaient auparavant et qui me sautent désormais aux yeux.

C’était précisément l’ambition d’Akasegawa lorsqu’il fondaAvec Fujimori Terunobu, historien de l’architecture en 1986 la Société d’observation urbaine (Rojōkansatsugaku ou tout simplement Rojō), qui entendait constituer une “science de l’observation urbaine”. Il ne s’agissait pas seulement de collectionner des curiosités architecturales, mais de transformer le regard porté sur la ville.

Photographie en noir et blanc de la cérémonie de fondation de la Société d'observation urbaine, le 10 juin 1986. Un groupe de personnes pose devant un bâtiment en tenant une grande banderole calligraphiée en japonais.
Fondation de la Société d'observation urbaine, 10 juin 1986. Source : Terunobu Fujimori, 2016, Under the Banner of Street Observation, Forty-Five.

Les membres de la Rojō arpentaient les rues à la recherche de tomasons, mais aussi d’autres objets absurdes ou de singularités urbaines échappant habituellement à l’attention des passants : dessins ornant les couvercles des bouches d’égoût, affichettes pittoresques… À travers cette activité à la fois ludique et sérieuse, ils cherchaient à réhabiliter une forme d’attention au quotidien urbain.

Une manière de se réapproprier symboliquement la ville

Au-delà de sa dimension ludique, H. Desbois3 rappelle que la Société d’observation urbaine portait également une dimension plus politique, reposant sur une critique implicite de l’appropriation marchande de l’espace urbain. Dans un contexte où les grandes entreprises commerciales s’intéressaient de plus en plus aux comportements des citadins afin d’orienter la consommation et d’optimiser leurs stratégies marketing, observer la rue devenait une manière de se la réapproprier symboliquement. Là où les acteurs du marché voyaient des consommateurs potentiels, les observateurs urbains voyaient des détails, des anomalies, des histoires et des formes de poésie ordinaire.

Près de quarante ans plus tard, les outils ont changé mais l’idée demeure étonnamment actuelle. Nous disposons désormais de smartphones et de technologies numériques et géospatiales qui nous permettraient de documenter collectivement nos observations. Alors que la ville est de plus en plus mesurée et analysée par des algorithmes et géonumérisée, pourquoi ne pas renouer avec cette forme d’observation urbaine sensible ?

Extrait de la BD Gideon Falls (Jeff Lemire et Andrea Sorrentino).
Extrait de Gideon Falls par Jeff Lemire et Andrea Sorrentino. Le personnage principal, Norton, parcoure la ville à la recherche de morceaux d'une mystérieuse grange noire.

Devenez chasseur·euse de tomasons !

Dans l’esprit de la Société d’observation urbaine, je vous propose de contribuer à un atlas collaboratif des tomasons. L’objectif n’est pas de reproduire immédiatement les classifications parfois foisonnantes imaginées par Akasegawa et ses compagnons, mais uniquement de repérer ces curiosités urbaines, de les photographier, de les géolocaliser et donc de les cartographier, pour en documenter l’existence.

L’idée n’est pas nouvelle. Dès la fin des années 1970, Akasegawa et ses camarades avaient mis en place le Thomasson Observation Center (TOC), chargé de recevoir, classifier et publier les découvertes envoyées par les chasseurs de tomasons. Une initiative antérieure à la fondation de la Société d’observation urbaine.

Plus récemment, plusieurs tentatives ont cherché à prolonger cette démarche à l’ère d’internet. À la suite de la publication en 2010 de Hyperart: Thomasson , traduction anglaise des écrits d’Akasegawa par Matthew Fargo, un regain d’intérêt pour les tomasons a émergé dans le monde anglophone. L’éditeur Kaya Press avait alors ouvert un Tumblr publiant les tomasons découverts par les lecteurs. Selon la page wikipédia (en anglais) consacrée aux tomasons, le Thomasson Observation Center lui-même aurait également créé une page Facebook en 2012 afin de recueillir de nouveaux signalements. La disparition d’Akasegawa en 2014 a également suscité un regain d’attention pour son œuvre et pour la pratique de l’observation urbaine.

Contribuez au NOT : le Nouvel Observatoire des Tomasons

Sans prétendre réinventer la poudre, je souhaiterais perpétuer la tradition d’observation urbaine et encourager la découverte des tomasons en proposant, via les Carnets de géographies artificielles, un Nouvel Observatoire des Tomasons (NOT). Au moment même où j’achève la rédaction de cet article, je découvre qu’un projet similaire a vu le jour en 2026, il y a quelques mois : l’artiste américain Troy Briggs a mis en ligne A Thomasson Archive, une plateforme de signalement et de géolocalisation des tomasons reposant sur l’imagerie satellite, à partir de laquelle il est possible de référencer des tomasons observés aux quatre coins de la planète.

Loin de me décourager, l’initiative de Troy Briggs m’a plutôt conforté dans l’idée que les tomasons continuent de susciter l’intérêt bien au-delà du Japon. Les deux initiatives — A Thomasson Archive et le NOT —, me semblent d’ailleurs davantage complémentaires que concurrentes. La plateforme de Briggs s’adresse principalement à un public anglophone, tandis que le NOT vise avant tout à faire connaître cette pratique auprès du public francophone.

Par ailleurs, le NOT entend renouer avec la pratique originelle d’Akasegawa et de ses compagnons : celle de l’arpentage urbain. Le tomason se rencontre au détour d’une rue, au hasard d’une promenade, à des moments où l’on prête soudain attention à des détails qui semblaient jusqu’alors insignifiants. Ils peuvent tout aussi bien être “chassés” en équipe, lors d’excursions urbaines organisées précisément dans ce but. Le NOT repose donc sur un dispositif simple permettant de signaler directement ses découvertes depuis le terrain.

QR code pour se connecter à l'interface de signalement de tomason du NOT

Pour contribuer, il vous suffit de vous connecter à l’interface de signalement depuis votre smartphone, via le QR code ci-dessus ou en vous connectant à www.geographies.art/not/signalement .

Photographiez le tomason alors que vous êtes encore devant lui, via l’interface, enregistrez automatiquement sa localisation via le bouton qui récupère vos coordonnées GPS, ajoutez un commentaire, puis envoyez votre observation. Après vérification, les signalements seront intégrés à la carte collaborative ci-dessous, consultable ici en grand format : lien vers le NOT (uMap).

Les tomasons constituent une forme de géographie artificielle : celle des mondes qui continuent d’habiter nos villes alors même qu’ils ont cessé d’exister, celle qui rend perceptible l’écoulement du temps dans l’espace et révèle les multiples couches de transformations sur lesquelles se construit le paysage urbain. Il m’apparaissait donc naturel de leur consacrer ce deuxième article de caGéa, qui vient pour une première fois faire un pont entre arts et géographie.

À vos contributions, à bientôt sur le terrain !


  1. Nous retenons ici la graphie tomason, qui correspond à la transcription japonaise トマソン utilisée par Akasegawa. ↩︎

  2. Bien avant les tomasons, Akasegawa s’était déjà fait connaître pour ses provocations artistiques. En 1963, il reproduit des billets de 1000 yens qu’il utilise comme invitations à une exposition. Accusé de contrefaçon, il est poursuivi par la justice japonaise dans ce qui deviendra la célèbre “affaire du billet de 1000 yens”. Le procès, qui durera plusieurs années, contribuera à faire d’Akasegawa l’une des figures majeures de l’avant-garde japonaise. ↩︎

  3. Henri Desbois, année, Monuments intimes : les thomassons, témoins modestes des mutations contemporaines de l’urbanité, à télécharger ici ↩︎ ↩︎ ↩︎

  4. Pour approfondir, voir Leonard Koren, 2015, Wabi-Sabi à l’usage des artistes designers, poètes et philosophes, Le Prunier, Sully, 108 p. ↩︎