La géonumérisation du monde

De quoi on parle ?

Démarches administratives, communications, information, économie… la numérisation du monde s’est accélérée depuis le début des années 2010 et l’adoption du smartphone comme mode de vie 1.

L’espace géographique n’échappe pas à l’emprise du numérique : notre monde physique est peu à peu géonumérisé, c’est-à-dire transcrit en données numériques géolocalisées.Situées, dotées de coordonnées géographiques Les arbres, les bâtiments, les routes, le mobilier urbain, les cours d’eau et la plupart des activités humaines possèdent aujourd’hui des copies numériques au sein d’environnements virtuels en constante expansion. Il peut s’agir de simples points géolocalisés décrits par des métadonnées – à l’instar des tags d’OpenStreetMap – ou bien de véritables “jumeaux numériques” reconstituant fidèlement les objets physiques… voire le territoire national dans son entièreté, à des fins de simulation.

On parle de “géonumérisation” du monde, processus décrit par le géographe Thierry Joliveau :

“On peut définir la géonumérisation comme le processus de transcription au moyen d’outils informatiques des objets, êtres, phénomènes, activités, images, textes … localisés sur la surface terrestre.” Thierry Joliveau, Monde géonumérique.

La géonumérisation constitue ainsi une forme particulière de numérisation, qui associe aux données numériques une localisation précise dans l’espace.

Le géonumérique façon Google

Pour le grand public, les services cartographiques et géospatiaux de Google incarnent le géonumérique. Lancés tous deux en 2005, il y a plus de vingt ans, Google Maps et Google Earth ont largement contribué à démocratiser la cartographie numérique et les usages civils des images satellites. Qui n’a jamais recherché son jardin sur Google Earth dans les années 2000 ?

La carte, c’est le pouvoir. Cette idée râbachée par les géographes universitaires à leurs étudiants de licence prend tout son sens à l’observation des pratiques de Google. Par ses manœuvres monopolistiques, sa complaisance envers les exigences cartographiques des États ou encore ses rachats stratégiques — comme celui de Waze en 2013 — la firme californienne a su rendre ses services géospatiaux incontournables et s’imposer comme le premier moteur de la géonumérisation du monde, en contribuant à la production massive de données géolocalisées et en captant nos données de mobilité individuelle.

Capture d'écran Google Maps d'une rue fréquentée d'Hanoï, Vietnam.
Une rue fréquentée d'Hanoï (Vietnam) vue par Google Maps. Une vision mercantile et utilitariste de l'espace géographique : la carte de Google met principalement en avant les activités tertiaires et les points d'intérêt touristiques : commerces, restaurants et hôtels mis en concurrence permanente par un système d'évaluation par les utilisateurs.
Le territoire 2.0 : une base de données spatiale continuellement mise à jour ?

La carte de Google est aujourd’hui consultée quotidiennement par plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde, et n’importe qui — ou presque, si on met de côté la fracture numérique et le défaut d’équipement — peut accéder à des images satellites directement depuis son téléphone portable. Les photographies panoramiques géolocalisées proposées par le service Street View, accessible depuis Google Maps, contribuent à la géonumérisation du monde de manière plus flagrante. Les photographies à 360° de l’espace public prises de manière itérative depuis l’emblématique Google Car permettent à tout un chacun d’explorer un double virtuel du monde réel depuis son canapé.

Approfondir 🔍 : OSINT, GEOINT : l’investigation et le renseignement sur terrain numérique et géonumérique

L’acronyme OSINT désigne l’Open Source INTelligence, en français le renseignement d’origine sources ouvertes. L’OSINT mobilise les données dites “ouvertes” (librement accessibles sur internet, sans avoir à recourir à un piratage ou à une intrusion) telles que celles des réseaux sociaux, des blogs, forums, rapports gouvernementaux, etc. pour recueillir des informations stratégiques à des fins d’investigation.

L’OSINT est rendu possible par la multiplication des traces numériques que nous laissons ici et là depuis les années 2010 : commentaires et avis divers, photos géolocalisées… Autrement dit, par la numérisation et la géonumérisation de nos existences.

Le renseignement militaire est à l’origine du développement et de la formalisation de la pratique de l’OSINT, mais celle-ci est aujourd’hui également mobilisée par des journalistes d’investigation, des hackers ou encore des militants, notamment dans le cadre de contre-enquêtes numériques.

Le GEOINT désigne quant à lui la branche géospatiale de l’OSINT, celle qui a recours à l’information spatiale en sources ouvertes pour produire du renseignement : mouvements de troupes, détection d’installations militaires, cartographie des dégâts après une catastrophe, etc. Le GEOINT s’appuie notamment sur des images satellites, des photographies aériennes, des traces géonumériques et une représentation virtuelle du terrain réel telle que celle offerte par Street View.

Quelques exemples récents d’application de l’OSINT et du GEOINT seront plus parlants qu’une (trop) longue définition :

  • Plusieurs investigations en sources ouvertes ont été menées par des journalistes peu après la mort du militant néonazi Quentin Deranque, en février 2026. Le journal Le Monde a par exemple eu recours à l’OSINT afin d’authentifier les vidéos des affrontements circulant sur les réseaux sociaux et de retracer le parcours des protagonistes. Concrètement, il s’agit notamment d’identifier précisément les rues dans lesquelles les événements se sont déroulés, en confrontant des vidéos de la scène tournées par des témoins à la cartographie numérique 3D de Google Maps ou aux prises de vue parnoramiques de Street View. Plusieurs médias ont fait ce travail.
  • Les sources ouvertes sont utilisés quotidiennement depuis 2022 dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne par des amateurs et des professionnels qui documentent l’évolution du front. Faute de journalistes sur place en raison de la dangerosité évidente de la zone de guerre à l’hiver 2022, ce sont par exemple des images satellites qui ont permis au New York Times d’attribuer le massacre de Boutcha, dans la banlieue nord-ouest de Kiev, à l’armée russe.
  • L’application de course à pied Strava a permis de repérer la position de nombreuses bases militaires en Syrie, notamment américaines, autour desquelles plusieurs soldats imprudents effectuaient leur footing dont la trace GPS était publique. L’application a également été mise en cause dans l’identification d’agents du Mossad ou de la DGSE (StravaLeaks)…

📚 Pour aller encore plus loin, le lecteur pourra se pencher sur le n°186 de la revue Hérodote, intitulé «OSINT : Enquêtes et terrains numériques», paru au troisième trismestre 2022 aux éditions La Découverte.

💡 Une rubrique de caGéa est entièrement consacrée à la pratique de la recherche sur «terrains artificiels», où OSINT et GEOINT seront abordés.

La géonumérisation transforme ainsi notre rapport à l’espace : il est désormais possible d’explorer et d’analyser des lieux sans y être physiquement présent. Dans un monde entièrement géonumérisé, le territoire serait une base de données spatiales continuellement mise à jour.

La géonumérisation à l’épreuve de la guerre

Que deviennent les représentations (géo)numériques du monde lorsque le monde réel est détruit par la guerre ?

Puisque la géonumérisation du monde rend aujourd’hui possible l’exploration de lieux sans s’y rendre physiquement, il nous est possible de parcourir sur Google Maps ou Google Earth des pays en guerre, des théâtres de conflits armés. Comment évolue la cartographie de Google lorsque la guerre s’installe durablement dans les espaces de vie ? Que reste-t-il de la vie de la population sur la carte après le passage des bombes ?

Marioupol (Ukraine) et Gaza (Palestine) ont été choisies pour se pencher sur ces questions. Toutes deux ont récemment connu le même sort tragique : elles ont été entièrement détruites par des campagnes de bombardement massif 2 dans le cadre de conflits internationaux. Mais Marioupol et Gaza sont également toutes les deux au cœur de projets de reconstruction portés par des puissances étrangères, et donc de possibles dynamiques d’effacement socio-culturel. La Russie souhaite faire de Marioupol une ville vitrine de la «Nouvelle Russie», un projet perçu comme “un nouveau village Potemkine” par les observateurs internationaux, tandis que le “plan Trump” souhaite transformer la bande de Gaza en «Riviera du Moyen-Orient».

L’idée n’est pas ici de nourrir un tourisme morbide mais plutôt, comme nous allons le voir, de montrer comment la datasphère peut être explorée à des fins mémorielles. Il s’agit aussi de questionner notre souveraineté géonumérique, en tant que citoyens, à l’heure des guerres contemporaines.

L’horreur à portée de main : observer le paysage de guerre

Lorsqu’on parcourt la bande de Gaza sur le plan de Google Maps, la guerre y est à première vue invisible. Le plan hippodamien de Gaza-ville est intact et dessine une ville tout à fait banale, avec ses axes routiers principaux, transversaux, ses voies secondaires, ses ruelles, ses plages, la Méditerranée…

À y regarder de plus près, on est ensuite frappé par les boutons «restaurants», «hôtels», «activités à découvrir» ou «musées» du bandeau supérieur de la page (voir la capture d’écran ci-dessous). Ces éléments sont en décalage avec la réalité du terrain, que l’on connaît, mais aussi celle de la carte, où on constate finalement que quelque chose cloche : les commerces, restaurants et cafés sont rares, alors qu’ils quadrillent habituellement les paysages urbains cartographiés par Google.

À Gaza, l’interface de Google Maps n’est plus appropriée, un peu comme si la ville était sortie du monde. La ville en guerre n’est plus un lieu d’épanouissement ni de consommation, mais un lieu de survie.

Capture d'écran Google Maps de Gaza-ville
Gaza-ville sur le plan Google Maps en mars 2026.

À Marioupol comme à Gaza, les images satellites en libre accès sur les services géospatiaux de Google datent de bien après le début des conflits. Elles permettent donc de constater visuellement la destruction, principalement du bâti, mais aussi des réseaux de transport et de la nature. Sur la vue satellite, la guerre est cette fois-ci bien visible : Marioupol et Gaza-ville ont été rasées par des bombardements aériens et des tirs d’artillerie.

Google Earth offre la possibilité d’aller consulter des images satellites anciennes, un peu comme le fait l’IGN pour les photographies aériennes historiques du territoire français avec son service «remonter le temps». Cette fonctionnalité est très utile pour faire des comparaisons diachroniquesComparer dans le temps : avant/après la guerre et se rendre compte des ravages de la guerre sur l’espace vécu des populations locales.

Les deux images satellites ci-dessous sont des captures d’écran de Google Earth, elles montrent une même partie de Gaza-ville respectivement avant et après le début du conflit. En 2024, la plupart des bâtiments ont été rasés par les bombardements, la végétation est inexistante, les véhicules individuels ont disparu et les rues sont recouvertes de poussière. C’est un paysage de guerre.

On peut observer le même paysage à Marioupol, sur les images satellites archivées par Google Earth, car la vue satellite de Google Maps a maintenant intégré des images plus récentes, prises après le début de la reconstruction de la ville entreprise par le Kremlin (et où les destructions ne sont donc plus visibles). L’exemple tragique du bombardement du théâtre d’art dramatique régional de Donetsk peut être observé à partir de ces images satellites d’archive (ci-dessous). Plusieurs centaines de civils avaient trouvé refuge dans le théâtre au cours des jours précédent son bombardement par l’armée russe, le 16 mars 2022, notamment des enfants. On peut voir le mot «Дети» (enfants) inscrit au sol devant le bâtiment par les habitants, à destination des pilotes russes.

Des lieux rayés du monde, mais pas rayés de la carte ?

Le monde réel et le monde géonumérique ne sont pas (encore ?) complètement connectés en temps réel. Alors que la majorité des lieux détruits sont supprimés de la carte par Google et ne sont plus signalés sur les vues satellites, d’autres subsistent encore aujourd’hui. Quelques restaurants, des banques, des espaces verts, des hôpitaux et d’autres POIPoints of interest : points d’intérêt sont toujours visibles à Gaza. Ces «POI fantômes» sont-ils des artefacts ? Des oublis ? Quelles sont les règles de mise à jour de l’information géographique chez Google ? Ainsi, plusieurs lieux rayés du monde réel ne sont toujours pas rayés de la carte, pour des raisons opaques : absence de contributeurs locaux actifs et accès au terrain impossible pour vérifier la suppression du POI ?

Lorsque la destruction de la guerre engloutit l’espace urbain réel, une partie de la datasphère peut encore demeurer intacte pendant plusieurs mois, et conserver la mémoire d’une ville qui n’existe plus vraiment, pour une durée indéterminée.

Capture d'écran Google Earth d'un parc de Gaza-ville
Un espace vert de Gaza-ville sur Google Earth en mars 2026 : décalage entre l'image satellite et l'information géographique.

Quels enseignements peut-on tirer de ces observations ?

D’abord, un éternel rappel que la carte n’est pas le territoire, mais bien une représentation partielle et subjective du réel. Comme nous l’avons vu, la carte de Google peut se révéler au mieux absurde et inadaptée, au pire cynique.

Relevons ensuite les enjeux de souveraineté (géo)numérique soulevés par ces observations. Bien que des alternatives existent – elles seront abordées plus bas – Google contrôle, de fait, la représentation numérique du monde la plus en vue. Il en découle un problème démocratique et éthique particulièrement sensible dans les territoires frappés par la guerre : la mémoire géonumérique des lieux meurtris appartient à des entreprises privées. Autrement dit, nous n’avons pas la main. La suite de cet article montrera ce que nous avons à y perdre.

On pourrait enfin espérer naïvement que la démocratisation des technologies géospatiales – chacun pouvant désormais constater les destructions de la guerre depuis son canapé, via son smartphone – contribue à réduire symboliquement la distance entre les sociétés et les conflits meurtriers. L’observation des dégâts n’est plus réservée aux spécialistes de l’imagerie spatiale : chacun peut aujourd’hui en faire l’expérience… et s’en inquiéter. Il ne s’agit pas de jouer à se faire peur, mais plutôt de décentrer notre regard, de rendre l’impensable imaginable et d’espérer susciter une inquiétude collective mobilisatrice. « Inquiète ton voisin comme toi-même », écrivait le philosophe allemand Günther Anders à propos de l’arme atomique et de la menace d’apocalypse qu’elle fait peser sur l’humanité. Peut-être que la meilleure façon d’éloigner le pire est, précisément, d’accepter de le regarder en face.

La guerre : un point de rupture dans nos vies géonumériques

Comme nous venons de le voir, dans les territoires en guerre, Google semble supprimer la plupart des POI de sa carte qui correspondent à des lieux détruits, effaçant ainsi les traces géonumériques laissées par les habitants.

Approfondir 🔍 : Traces géonumériques ?

Les notes, avis et photos postés sur Google Maps sont attachés à un POI (point d’intérêt), il s’agit donc bien de données géonumériques (localisées).

📚 Pour une définition approfondie des «traces géonumériques», consulter celle proposée par Boris Mericskay pour l’encyclopédie électronique Hypergéo.

À l’arrivée de la guerre, le flux de traces géonumériques du quotidien se tarit soudainement. Cela pourrait s’expliquer par la coupure ou la destruction des infrastructures du réseau internet (antennes relais détruites, fibres optiques sectionnées, etc.) mais aussi par l’interruption de la vie quotidienne. Laisser un avis sur un restaurant est un geste anodin de la vie urbaine ordinaire, qui n’existe plus en temps de guerre. En réalité, c’est Google lui-même qui suspend ses services géospatiaux, en raison de leur détournement par des activistes 3 ou bien en réponse à la demande des militaires.

Dans les territoires en guerre, Google Maps se mue en une archive involontaire des lieux détruits

Si l’on se penche sur les rares commerces dont l’existence subsiste sur Google Maps malgré leur suppression du monde réel – les «POI fantômes» –, on peut encore lire quelques-uns des messages laissés par la population avant la guerre. À Marioupol, les derniers avis datent de 2022 ; à Gaza, ils datent bien entendu d’avant octobre 2023. Puis tout s’arrête. Les avis, les photographies et les commentaires laissés par les habitants cessent brusquement.

Ainsi, dans les territoires en guerre, Google Maps se mue en une archive involontaire des lieux détruits, où chaque banal avis laissé par la population devient le témoin d’une mémoire, d’un lieu qui n’existe plus tel qu’il était. De Marioupol à Gaza, les traces géonumériques des habitants évoquent les pratiques ordinaires et les sociabilités disparues : celles des commerces, des lieux de fête, de sport ou des écoles, la photographie d’un passé révolu.

Avant que ces deux villes ne soient transformées – en ville vitrine de la « Nouvelle Russie » pour Marioupol et en « Riviera » du Moyen-Orient pour Gaza – et face au risque de leur effacement socio-culturel, explorons les traces géonumériques laissées par leurs habitants, avant qu’elles ne disparaissent elles aussi.

Explorer les traces géonumériques

À Gaza-ville : les traces laissées sur les commerces de l’avenue Omar Al-Mukhtar, témoins de l’identité culinaire

L’avenue Omar al-Mukhtar est la «main street» de Gaza-ville, sa voie principale, qui relie le marché central à la mer et sépare la vielle ville Al-Daraj du quartier Zeitoun. Cette artère principale porte le nom du célèbre résistant libyen à la colonisation italienne du début du XXème siècle, Omar al-Mokhtar, une figure du martyr populaire dans les territoires palestiniens.

À l’image des destructions subies par toute la bande de Gaza depuis 2023, l’avenue Omar al-Mukhtar a été complètement rasée par les bombardements israéliens.

Photographie de l'avenue Omar al_Mukthar. On y voit des bâtiments en ruine.
L'avenue Omar al-Mukhtar en février 2025. Photographie prise par un contributeur Wikipédia. Licence CC BY-SA 4.0.

Comme nous l’avons relevé précédemment, plusieurs POI subsistent encore aujourd’hui sur Google Maps à Gaza-ville malgré leur suppression du monde réel. Certains d’entre eux sont situés sur l’avenue al-Mukhtar ou dans ses environs proches. Il s’agit notamment de restaurants, cafés, boulangeries… pour lesquels les gazaouis ont laissé des avis et posté des photos, jusqu’en octobre 2023. À travers la lecture de tous ces messages postés avant la guerre, c’est la vie quotidienne à Gaza qui se dessine, celle de ses habitants et de leurs habitudes, mais aussi l’identité culinaire palestinienne.

Les planches ci-dessous sont des montages qui assemblent quelques-unes des traces géonumériques laissées par les gazaouis sur Google Maps. Elles montrent comment l’exploration des traces géonumériques peut servir de support mémoriel, et soulignent ainsi leur importance en termes de souveraineté géonumérique. Les avis laissés sur les «POI fantômes» constituent en effet la dernière dimension sensible de l’espace géonumérique des lieux meurtris par la guerre. Ces traces peuvent disparaître de la datasphère du jour au lendemain, au bon vouloir de Google.

À Gaza, ces fragments géonumériques donnent à voir une vie quotidienne et une identité culturelle menacée d’effacement. À Marioupol, le processus est déjà à l’œuvre, et la disparition des lieux s’accompagne de celle des individus.

À Marioupol : les traces laissées sur les lieux fréquentés par les enfants ukrainiens

En Ukraine, la Russie est accusée de l’enlèvement et de la déportation de près de 20 000 enfants ukrainiens, un crime de guerre pour lequel la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt à l’encontre de Vladimir Poutine et de Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l’enfant.

Sur Google Maps, la ville ukrainienne de Marioupol, occupée par la Russie, paraît figée en 2022. Malgré la reconstruction de la ville, entamée dans une entreprise de propagande, les dernières contributions laissées par ses habitants (ukrainiens) sur les différents POI datent de 2021, ou de début 2022, soit juste avant le début de l’invasion russe. Dans ces archives géonumériques de la «vie d’avant la guerre», apparaissent aussi les enfants de Marioupol. Ils sont nombreux à apparaître au milieu des avis laissés sur des commerces, des aires de jeux, des centres ludiques ou encore des stades, comme celui du complexe sportif Azovstal, accolé à l’usine métallurgique éponyme, où la dernière poche de résistance des forces armées ukrainiennes a été assiégée lors de la bataille de Marioupol.

Que sont devenus les enfants sur ces photos ? Ont-ils réussi à fuir la ville avant son bombardement indiscriminé ? Combien d’entre eux font partie de ceux qui ont été enlevés à leurs parents pour être russifiés ? Les montages suivants compilent quelques morceaux de la mémoire géonumérique des enfants de Marioupol.

Reprendre la main : l’intérêt des géocommuns numériques

Tout comme la carte, le processus de géonumérisation du monde n’est pas neutre. Mis en œuvre par des intérêts privés, il produit des représentations numériques de l’espace physique imprégnées des logiques capitalistes, où la participation des individus est réduite à laisser des avis, attribuer des notes et classer les lieux.

Au-delà d’alimenter une mise en concurrence permanente des lieux, l’hégémonie du géonumérique «grand public» — celui de Google — soulève des enjeux démocratiques et de souveraieneté (géo)numérique. Utilisée quotidiennement par des centaines de millions de personnes, Google Maps s’impose en effet comme une carte de référence, sans pour autant relever d’un cadre public ou collectif. L’enjeu dépasse la simple question technique. Il s’agit de décider de qui écrit la carte, qui conserve les traces géonumériques laissées par ses utilisateurs, combien de temps, et dans quelles conditions.

À travers les exemples de Gaza et de Marioupol, entièrement détruites par la guerre et menacées d’effacement socio-culturel, nous avons montré comment de banales traces géonumériques pouvaient être explorées à des fins mémorielles, et donc se révéler précieuses. Or, puisqu’elles sont la propriété de Google, ces traces du quotidien peuvent être invisibilisées ou supprimées sans que nous ayons réellement prise sur leur devenir. La mémoire numérique des lieux meurtris nous échappe en grande partie.

Malgré la domination de Google sur le géospatial, d’autres modèles existent et proposent une géonumérisation du monde qui répond aux enjeux éthiques et de souveraineté (géo)numérique que nous soulevons. Ces alternatives à Google Maps considèrent les données géonumériques comme des communs numériques, produits, partagés et gouvernés collectivement.

Un commun, c’est une ressource produite collectivement par une communauté d’acteurs hétérogènes et gouvernée par des règles qui assurent sa survie et garantissent son caractère ouvert et partagé. (IGN)

La démarche géocommuns de l’IGN s’inscrit dans cette perspective. Des projets comme Panoramax ou OpenStreetMap(OSM) proposent de construire des représentations du monde ouvertes, contributives et accessibles, en dehors des logiques purement commerciales. L’application cartes.app intègre à la fois les données d’OSM et de Panoramax et permet même de laisser des avis et poster des photos. Face à la puissance des grandes plateformes, ces initiatives peuvent apparaître comme le pot de terre contre le pot de fer, mais elles n’en constituent pas moins des tentatives essentielles pour rééquilibrer le pouvoir de représenter le monde.

Dans un monde où les traces du monde peuvent disparaître aussi vite que les lieux eux-mêmes et les gens qui les habitent, la question de leur préservation devient un enjeu collectif.

À l’heure de la géonumérisation du monde, reprendre la main sur la carte, c’est aussi reprendre la main sur la mémoire et, en partie, sur le récit du monde.


  1. Lire Éric Sadin, 2025, Penser à temps. Faire face à l’emprise numérique (2013-2025), et Fabrice Flipo, 2021, La numérisation du monde. Un désastre écologique↩︎

  2. Entre octobre 2022 et octobre 2025, 92% des logements de la bande de Gaza auraient été détruits ou endommagés. La situation est identique à Marioupol, où 93% des immeubles d’habitation du quartier central ont été détruits durant le siège. Source : news.un.org. Pour la bande de Gaza, on pourra approfondir en consultant ce travail mené par la BBC↩︎

  3. Pour aller plus loin : https://arxiv.org/abs/2302.00598 ↩︎